30 mai 2007
Le mystère de mon paternel (partie 45)
Je ne sais pas combien de temps nous sommes resté ainsi. Mais je sais que le soleil se couche lorsque j’ouvre les yeux et la lumière orangée qui baigne College Square, le léger vent qui balaie la place alors qu’elle se vide petit à petit de ses passants et ses voitures me ramène à la réalité (et surtout, les gargouillements de mon estomac). Henry, afin de nous remonter le moral décide de nous emmener dîner au dessus du Crown Liquor Saloon, au Flanigan’s, qui est l’un des meilleurs restaurant traditionnel Irlandais de Belfast. Nous y passons une soirée plus qu’agréable, avec une cuisine délicieuse, puis, alors que nous prenons un digestif et que les autres clients sont partis, le chef cuisinier se joint à nous. Il parle français car il a fait ses études à Paris, suivant une formation dans l’école hôtelière Médéric. C’est donc avec plaisir que nous discutons. Je me souviens de ses yeux brillants à l’évocation de quelques plats Français qu’il aimait ou de bons vins de Bordeaux ou de Bourgogne. Mais je me souviens surtout d’une phrase qu’il a dit en parlant du Haggis, le plat national Ecossais : Lorsqu’on vous l’amène, à l’odeur et l’aspect, on croirait que c’est de la merde. Mais lorsqu’on le goûte, on regrette que ce n’en soit pas…
Nous avions beaucoup ri de cette boutade. Et c’est ainsi qu’il justifiait l’absence de ce plat à la carte de son établissement, qui comporte pourtant toutes les spécialités culinaires du Royaume Uni.
Après ce repas fort agréable, nous rentrons à l’hôtel, fatigués de cette journée. Nous ne repartons pour la France que samedi, aussi, nous avons la journée de demain pour profiter de la ville ou des environs. Nous décidons d’attendre le lendemain pour décider de ce que nous ferons. Le vent est toujours présent, rafraîchissant la soirée. Lorsque nous arrivons à l’hôtel, Moyra est dans le hall, assise sur une banquette. Henry me laisse et monte dans sa chambre. Je récupère la clef de ma chambre puis nous montons. A peine la porte fermée, Moyra se jette dans mes bras et m’embrasse. Nous faisons l’amour, bestialement. Nous ne nous sommes quittés que depuis ce matin, cela ne fait qu’à peine plus d’une douzaine d’heures, mais je me rends compte à quel point elle m’a manqué et également à quel point je lui ai manqué. C’est fort, c’est puissant. Nous prenons ce dont nous avons besoin. Puis une fois rassasiée, une fois la soif de l’autre qui étreignait nos corps étanchée, nous prenons soin de nos âmes. La douceur vient couvrir notre envie, comme un drap de pudeur, un chant des morts après la bataille. La discussion s’installe. Après l’échange des corps, l’échange des sens vient l’échange des sons et des silences.
Nous parlons longuement. Je lui raconte ma journée, ma déception, mes envies, mes espoirs. Elle me serre dans ses bras, contre sa poitrine, comme le ferait une mère. Puis, je m’épanche sur un autre sujet qui me tracasse :
« Et pour nous ? »
« Quoi pour nous ? »
« Ben oui, qu’est ce qui va se passer ? Je veux dire, je suis bien avec toi, vraiment bien. Mais je dois rentrer samedi. Je ne peux rester. Et pourtant, je me suis aperçu lorsque je t’ai vue tout à l’heure dans le hall à m’attendre que j’ai besoin de toi. Je n’ai jamais ressenti autant de sentiments en aussi peu de temps. Habituellement, j’ai besoin de temps. Mais là, tu es en moi, comme si c’était naturel que tu y sois. Tu vois ce que je veux dire ? »
« Oui, je comprends car pour moi aussi, c’est particulier. Mais c’est allé très vite entre nous, nous avons chacun notre vie et chacun notre pays. Je sais qu’il y a encore beaucoup de choses qui vont changer ici et je veux être là quand tout cela arrivera. La guerre finira par s’arrêter. L’Irlande du nord devra se reconstruire et je veux faire partie de cette histoire là. Je fais partie de cette génération qui en a marre de cette guerre et qui veut plus, qui voit plus loin que le passé. Alors même si je n’ai jamais ressenti ce que je ressens pour toi auparavant, même si je suis heureuse avec toi, je dois rester à Belfast. Ma vie est ici. Alors je ne sais pas si il peut y avoir un « nous » comme tu dis. Mais nous avons encore le temps. Je compte bien passer la journée de demain avec toi. Profiter de toi encore. Si tu es d’accord, bien sûr. »
29 mai 2007
de retour
Bonjour à tous et désolé de vous avoir abandonné depuis autant de temps. Je viens juste de rentrer de Russie où j'ai du retourner à nouveau et où tout ne s'est pas super bien passé. Je ne sais pas si je vous raconterai tout cela par la suite, mais je suis content d'être rentré. Pour tout vous dire, j'ai du faire un passage par les urgences de l'hôpital de Krasnodar et de celui de Moscou, tout cela en moins de 10 jours. Mais maintenant, je vais mieux. Encore quelques tiraillements à l'épaule et je me retrouve dans un fauteuil pour encore un mois, mais je suis rentré à Marseille il y a à peine deux heures. Le temps qu'Henry accepte de me laisser tranquille dans ma chambre. Bref, une longue histoire qui fini et j'ai encore de la chance, elle se finit bien. Je reprends le cours de mon récit pour la fin de l'histoire avec mon père dès demain. Pour l'instant, je vais me remettre de mes émotions dans la chaleur de mon lit douillet. Et vous savez quoi ? Et bien à Moscou, aujourd'hui, il faisait près de 40 °C. J'ai l'impression qu'ici, c'est l'hiver en comparaison. Et autre chose, je suis bien content d'être rentré.
16 mai 2007
Le mystère de mon paternel (partie 44)
Henry a ouvert la discussion :
« Comment te sens tu ? »
« Et bien plutôt mitigé… D’un côté, je suis déçu. Déçu qu’il ne veuille même pas entendre parler de moi, rien savoir sur moi. Qu’il ne se soit pas conduit en père ne me gène pas plus que cela en soit, je ne pouvais attendre de lui une telle conduite après 17 ans d’absence, mais qu’il ne prenne même pas la responsabilité du fait d’être père, là, je suis déçu oui. Je pensais avoir davantage d’importance pour lui. Je n’ai pas besoin qu’il se comporte comme un père car j’ai déjà quelqu’un qui fait cela pour moi et il est là, près de moi. Mais qu’il me considère comme son fils, qu’il me reconnaisse comme tel, qu’il l’accepte, cela oui, j’en ai besoin. Qu’il accepte qui je suis et accepte le fait qu’il soit mon père. Pas qu’il me rejette ainsi. D’un autre côté, je comprends après ce qu’il m’a dit, ce qu’il a vécu. Je sais maintenant qu’il est parti parce qu’il voulait nous protéger maman et moi. Je sais aussi que tant qu’il y aura cette guerre, il ne prendra pas le risque de se comporter en père, il ne montrera aucune faille, aucune faiblesse. Alors j’espère que lorsque cela finira, il changera d’avis et d’attitude. Je garde donc quand même un espoir. Ce qu’a dit Dahey est vrai. Ce n’est pas possible pour l’instant, mais cela ne sera pas tout le temps la même chose. Il a été obligé de laisser sa famille, de mener une vie de combat, une vie de soldat. Une vie qu’il n’a pas voulu et qui l’a mené d’une tragédie à l’autre, une vie qui l’a affecté énormément, lui a fait perdre sa famille et ses amis. Une vie qui lui a fait perdre le respect des autres, mais surtout le respect de lui-même. Je me suis rendu compte à quel point il a une vision négative et sombre de sa nature, de ce qu’il est devenu. Il a été bien plus touché qu’il ne veut bien l’admettre, bien plus blessé que ce qu’il ne montre. Il montre à tous qu’il est un dur, qu’il ne craint rien ni personne, il montre à tous qu’il est un monstre, mais il est bien plus faible en fait, il est humain. Il est capable de tuer comme il l’a déjà fait, mais je sais qu’au fond de lui, il ne veut plus. Il continuera car il pense nous protéger encore ainsi. Mais il s’est enfermé dans un contexte qui est dépassé. Dahey a encore raison là-dessus, j’ai vu les jeunes, j’ai discuté avec eux, Ils ne veulent plus de cette guerre. Le monde change, ils veulent en faire partie, ne pas être laissé sur le bord de la route comme un chien encombrant ou agonisant et pour cela il faut que la guerre cesse. Plus de violence mais une entente, une écoute mutuelle. Dans les amis de Moyra, il y a des fils et des filles de républicains, des fils et des filles d’anciens de l’Ira. Il y a aussi des enfants de Loyalistes. Ils partagent tous une même envie, faire que cela change pour ne plus souffrir et enfin vivre, enfin exister, tous ensemble. Alors je sais que cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais ils vivent les derniers soubresauts d’une guerre qui se meurt et c’est tant mieux. Les choses changeront et à ce moment là, je serai là pour lui. Comme lui n’a pas été là pour moi. Parce que moi, je le pourrai. Tout ce que j’espère, c’est qu’il ne crèvera pas comme un con dans cette guerre car les contractions d’une agonie peuvent être ce qu’il y a de plus dangereux… »
Henry sourit à cette dernière phrase mais passe quand même son bras autour de mes épaules. J’y ai mis un ton humoristique, mais l’inquiétude est quand même là et en bon père, Henry l’a sentie.
« Ne t’inquiètes pas. » Et il ajoute en prenant un accent Irlandais : « Si ces salopards de rosbifs ne l’ont pas encore eu après tout ce temps, ils ne l’auront pas maintenant. Sauf s’il a décidé que c’était une façon de finir pour lui, mais là, je compte sur toi pour lui montrer que ce n’est pas une bonne solution. Et merci de me considérer comme ton père. Car je te l’ai déjà dit, mais je le répète, tu es mon fils aussi. »
Bien évidemment, les larmes ne tardent pas à venir et nous nous retrouvons dans les bras l’un de l’autre, affichant notre besoin de l’un pour l’autre et vice versa. Nous sommes bien là tous deux tel que nous le voulons : un fils et un père, même si ce n’est pas le même sang qui coule dans nos veines, l’amour lui inonde nos cœurs. Et putain, ce que cela peut faire du bien.
15 mai 2007
Le mystère de mon paternel (partie 43)
Nous repartons donc vers Downpatrick et le Denvir’s Hotel. Nous faisons le chemin inverse exactement. Je n’avais pas bien fait gaffe à l’aller, mais Henry lui a bien repéré la route et nous arrivons sans encombre dans la rue où nous avions trouvé la voiture. Nous la garons au même endroit et revenons par la petite porte au fond du jardin. Nous refermons puis rentrons à nouveau dans le bâtiment par les cuisines. Le neveu de Padràic nous attend dans la grande salle, assis avec deux des serveurs. Il ne s’est pas passé deux heures entre notre départ et notre retour. Nous nous asseyons avec eux. A la mine que je fais, le neveu de Padràic me dit :
« Je déduis de ton air abattu que cela ne s’est pas passé comme tu l’espérais. Tu sais, je ne te connais pas, mais si mon oncle m’a demandé de t’aider, c’est que tu es quelqu’un de bien. Alors je ne sais rien de toi, rien de ton histoire, et ne veux rien savoir. Mais il y a une chose que je peux te dire, c’est que cela ne s’est peut être pas passé comme tu le voulais maintenant, à ce moment. Mais ce ne sera pas toujours le cas. La situation évoluera, toi aussi, et la personne que tu es allé voir aussi. Et si aujourd’hui vous n’étiez pas sur la même longueur d’onde, cela ne veut pas dire que ce ne sera jamais le cas. Garde confiance et espoir. Un jour, les choses changeront et il faut que tu sois prêt à prendre le coche lorsque ce jour arrivera. J’y crois comme je crois que cette guerre s’arrêtera un jour et qu’il y aura une paix durable, une vraie paix ici. Au fait, je suis Dahey... Bois un coup, ça ira mieux.»
J’accepte le verre de Whiskey que Dahey me présente alors que ses paroles sonnent encore en moi. Les deux autres se présentent et me tendent leurs mains à serrer. Je les serre sans retenir leurs prénoms et me présente machinalement. Ce que Dahey m’a dit fait son effet. Effectivement, je suis déçu de la réaction de mon père, mais cette réaction est une réaction ponctuelle vis-à-vis d’un moment mais cela ne veut pas dire que ce sera le cas plus tard, qu’il refusera une nouvelle fois. Alors que le liquide ambré coule le long de ma gorge et que sa force me brûle car je n’ai pas fait gaffe à ce que ce fût, perdu dans mes pensées comme je l’étais, je tousse, déglutis avec peine et manque de m’étouffer. Ils prennent cet excès de toux pour un manque d’habitude vis-à-vis d’un alcool fort dû à mon âge et cela les fait rire.
« Ben alors jeune homme, pas habitué ? » dit le plus vieux des serveurs et d’ajouter « c’est sur que ce n’est pas une boisson de gamin »
Et alors que les autres rient encore, je regarde mon verre tout en pensant au fait que tout n’est pas perdu, que tellement de choses peuvent changer et que mon père pourra toujours changer d’avis plus tard. J’ai attendu 17 ans pour le rencontrer, je peux encore attendre. Il finira bien par accepter le fait qu’il a un fils. Je souris et dis : « Il est bon… très bon. »
Nous avons donc bu notre verre puis Henry et moi avons pris congé de Dahey et ses collègues. Nous sommes repartis en direction de Belfast. Henry nous fait passer par le quartier des docks. Cet endroit où tant de combats ont eu lieu, tant d’affrontements entre les dockers protestants loyalistes et les demandeurs d’emplois catholiques républicains. Il y a eu autant d’affrontements dans ce quartier qu’il y en a eu dans les quartiers ouest, les quartiers républicains. Il fait encore grand jour lorsque nous rendons les clefs de la voiture de location, nos suiveurs policiers sont toujours sur nos traces. Nous nous rendons alors sur College Square afin de profiter du soleil et de discuter pour faire le point sur cette journée.
10 mai 2007
Le mystère de mon paternel (partie 42)
Nous repartons au milieu des touristes. Plus de traces de mon père ou de ses hommes. Le goût salé des larmes sur mes lèvres s’allie à l’amertume des sentiments que je ressens. Je suis vidé. Je n’ai plus de forces, envie de rien. Henry me soutient tant physiquement que moralement. Je m’appuie même carrément à lui. Je suis déçu. Déçu par mon père, par son refus d’au moins essayer. En fait, je pense que j’espérais qu’il se conduise en père, lui qui n’avait connu cette situation que durant deux ans, les deux premières années de ma vie. Mais j’ai été peut être trop exigeant. Et puis j’ai déjà un père. Le sentir près de moi, contre moi me fait me rendre compte à quel point je l’avais délaissé depuis que je voulais retrouver mon géniteur. Combien je trouvais ses actions et sa présence normales alors que justement, il n’était pas mon père biologique.
« Merci Henry » et je me redresse.
« Merci de quoi ? »
« D’être là tout simplement, d’être toi. »
« Oh tu sais, c’est normal, tu n’as pas à me remercier. Tu sais, il y a dix ans, lorsque j’ai rencontré ta mère, j’ai eu ce qu’on appelle un coup de foudre pour elle. Je ne savais rien d’elle mais j’étais prêt à tout pour elle. J’ai acheté une de ses toiles puis une autre, j’ai du me battre pour la conquérir. »
Nous sommes remontés en voiture et Henry a continué :
« Je savais qu’elle avait un fils qui était déjà grand. Elle a longtemps hésité, longtemps. Elle a cru qu’elle ne pourrait plus aimer après ton père. Elle a eu peur aussi, pour toi, peur de ta réaction. Mais à l’âge que tu avais à l’époque, tu comprenais déjà bien des choses. Tu as vu ta mère heureuse et lorsque ta mère nous a présentés, tu te souviens de ta réaction ? »
« Oui… » Je souris à ce souvenir. Il est vrai qu’à l’époque, j’avais vu rarement ma mère aussi heureuse et anxieuse à la fois de cette rencontre entre Henry et moi, entre l’homme dont elle tombait amoureuse et celui qui occupait sa vie. Alors, comme un petit homme avec des responsabilités, je lui avais dit de mon air très sérieux : « C’est toi qui a redonné le sourire à ma maman alors je t’aime bien » et Henry, avec un énorme sourire et les yeux qui pétillent avait répondu : « Et bien, si tu le dis… Mais ce que j’espère c’est que je vais continuer et que toi aussi tu vas sourire » et bien sûr, comme je me sentais plein d’importance pour lui à ce moment là, j’avais souris moi aussi. Et il m’avait serré la main, comme on le fait entre hommes. J’en avais été très fier.
« Toi et ta mère vous m’avez accepté. Même si j’entrais dans votre famille, tu m’as accepté comme si j’en faisais partie depuis toujours. Et tu m’as même fait pleurer lors de notre mariage. Ton discours du haut de tes 12 ans m’a montré à quel point nous étions une vraie famille déjà. Alors tu n’as pas à me remercier. C’est plutôt à moi de te remercier de m’avoir accueilli ainsi dans votre petite famille. Et c’est normal que je sois là pour toi, comme ta mère et toi avez été là pour moi depuis 10 ans. Je ne suis pas là par obligation, mais parce que je veux être là pour t’aider si tu en as besoin. Parce que je t’aime. »

