28 février 2007
le mystère de mon paternel (partie 14)
« Ton père est parti d’Irlande suite aux graves attentats de 1972, le Bloody Friday comme il a été appelé a jeté le discrédit sur l’IRA. Ton père a compris qu’ils étaient allés trop loin. 11 morts avec ces bombes de 1972, dont 9 civils, et surtout, un enfant. C’est cet enfant mort qui a fait que ton père est parti, abandonnant la cause. Il a été considéré comme un lâche, un traître. Il faut dire que ton père faisait partie du groupe qui avait posé la bombe qui a tué le gamin. Je ne l’avais jamais vu aussi abattu. Il est parti. Il restait quand même en contact avec certains. Bref, en 1978, une grande partie de la « vieille IRA » a été démantelée : 487 arrestations. Ton oncle en faisait partie, le meilleur ami de ton père, Kenny Gallagher aussi ainsi que Fiona Keane, son premier amour. C’est pour eux qu’il est revenu. Ce que ton père ne savait pas c’est que Fiona et Kenny étaient amants depuis un an déjà.
Il a repris du service, cherchant à les faire évader. Il s’est relancé dans la cause. L’IRA était moribonde, de nouveaux courants plus durs émergeaient. Il a rejoint l’un d’entre eux. Il a participé aux attentats de 78. Il a failli y rester d’ailleurs car il s’est retrouvé poursuivi lors de la traque par la police des responsables de ces attentats. Il a même été blessé. Il s’en est sorti par miracle. Il a fait évader pas mal des nôtres. Mais l’engrenage l’a avalé. En 79, Fiona était arrêtée encore une fois et démarrait avec d’autres filles de la prison de Maghaberry, suivant Mairead Farrell, une grève de la faim. Cette action l’a profondément touché. Et il n’était pas le seul. Il l’aimait toujours. Malgré ta mère, malgré ta naissance, Fiona restait son premier amour. Il s’est battu pour elle. Mais Fiona était enceinte. Pour ne pas que cette grève de la faim ne l’affaiblisse trop, elle a été libérée. Quelques mois plus tard, Maureen est née. Ton père n’a pas supporté cette naissance. Il a pété les plombs. Il a trahis ses amis. Kenny a été arrêté ainsi qu’un groupe d’activistes dont Bobby Sands.
Kenny a fait partie de ceux qui ont fait la grève de la faim à Long Kesh. Bobby sands fut l’un des premiers à mourir. Bobby Sands avait 27 ans. Kenny est mort deux jours après lui. Il avait 31 ans. Ton père n’a pas accepté sa mort, il s’est enfermé davantage encore dans la violence, voulant réparer ses tords. Il voulait prendre Maureen sous son aile. Mais Fiona et quelques partisans s’y sont opposés, il y a eu une grave dispute, les armes ont été sorties, le sang a coulé. Fiona s’est jeté pour protéger sa fille. Elle est morte, tuée par ton père. Il est parti comme un dément, hurlant, crachant sa haine. Il est devenu un chef paramilitaire des plus acharnés, continuant à faire croire que l’IRA et ce qu’il en restait pourrait battre l’armée Britannique. Il organisait des opérations toujours plus sanglantes, accumulait les meurtres, tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui étaient considérés comme des ennemis. Liam avait perdu la raison. Pour le reste de sa famille, moi comprise, Liam est mort en 1978. »
27 février 2007
le mystère de mon paternel (partie 13)
Elle s’avance vers moi, me regarde longuement. « Je suis Aileen Connoly. Je suppose que vous êtes Jack O’Connell ? »
« Oui, c’est bien moi »
« Pourquoi êtes vous venu ici ? »
«Pourquoi ? Pourquoi à votre avis un mec sachant qu’il est à moitié Irlandais vient à Belfast ? Pourquoi à votre avis un homme qui n’a pas vu son père depuis qu’il avait 2 ans part à sa recherche ? Je veux connaître mon père, je veux savoir qui il est. Je veux savoir ce qu’il est devenu. Ma mère, moi, nous ne l’a pas vu depuis près de 18 ans. Vous considérez que c’est normal pour un enfant de ne pas connaître son père ? Vous trouvez que j’ai tord de vouloir en apprendre plus, de vouloir savoir qui il est ? C’est normal de vouloir connaître son père non ? »
J’ai les nerfs qui lâchent. Le volume de mes paroles a augmenté à la fin de cette courte tirade. J’ai senti les hommes se raidir mais elle n’a fait aucun geste.
Elle regarde Henri. « Et vous, qui êtes vous ? »
« Je suis son beau père, et par respect pour lui et pour sa mère, j’ai décidé de l’aider dans sa quête de vérité et de ses origines. »
Un lourd silence s’installe dans la pièce. Aileen fait quelques pas en me tournant le dos puis se retourne.
« Qu’est ce qui vous fait penser que je connais votre père ? »
Je sors le morceau de papier et le lui tend. « Mon père, lorsqu’il est parti a laissé ceci à ma mère »
Aileen prend le papier, le regarde et a un mouvement de recul. Oui, c’est bien son nom, son numéro de téléphone et son adresse. Et c’est bien une écriture qu’elle connaît.
« Je vous demande de ne plus chercher cet homme, quel qu’il soit, pour le bien de tous »
« Non. Quel qu’il soit, comme vous dites, il est mon père et je veux savoir qui il est aujourd’hui et pourquoi il nous a abandonné il y a 18 ans, pourquoi il ne nous a pas donné de signe de vie depuis. »
A ce moment, ma colère est près d’éclater. La sensation de toucher au but et de voir ce but s’évanouir. Je ne veux pas. Je ne veux pas avoir fait cela pour rien. J’ai le droit de savoir, le droit de connaître mon père.
« Bon, sortez tous, laissez nous seuls, nous devons discuter. »
Les trois hommes sortent. Henri aussi après avoir eu un signe de tête d’Aileen. Elle ferme la porte derrière lui. Puis elle vient s’asseoir près de moi et plante son regard gris dans le mien.
« Tu es bien le fils de ton père, c’est certain, tu as son caractère buté d’Irlandais et son regard. Mon dieu, lorsque je te vois, je le revois lorsqu’il avait ton âge. Tu lui ressembles tellement. Lorsque tu as appelé ce matin, lorsque tu as prononcé ce nom, j’ai su que tu viendrai. Je suis donc partie en laissant Moyra ici pour t’attendre. Elle vous a suivi, ton beau-père et toi pour que les garçons viennent et vous conduisent à nouveau ici. Bon, je vais te parler de ton père. Tu es un homme et comme tu l’as dit, tu as le droit de savoir. Ensuite, tu décideras si tu veux retourner en France ou si tu veux le rencontrer. Oui, ton père est vivant. Mais il aurait peut être mieux valu qu’il meure il y a 18 ans. »
26 février 2007
Le mystère de mon paternel (partie 12)
Le plus jeune doit avoir la quarantaine. Il est carré. Son léger blouson de cuir et sa casquette typique lui donne un peu le look de Malone (Sean Connery) dans les Incorruptibles, bien sûr, sans les cheveux et la barbe blanche. Par contre, côté gueule, il a plus celle de Mickey Rourke, avec les cheveux courts. Le deuxième est plus âgé, a les tempes grisonnantes, un regard bleu acier enfoncé, ce qui le rend très intimidant et très dur. Il est légèrement moins impressionnant côté carrure que son acolyte mais n’en semble pas moins dangereux. Il est vêtu d’un imperméable, garde une main dans sa poche gauche. Ils se sont assis à notre table alors que nous finissions notre dessert. Je peux vous dire que ça calme grandement. Ne pas savoir ce qu’ils veulent, qui ils sont, alors qu’eux ont l’air de savoir qui nous sommes.
Henri demande alors ce qu’il se passe, s’il peut les aider. Le plus jeune ne répond pas, il se contente de regarder Henri. Le plus vieux nous demande de payer notre repas puis de les accompagner, tout en ne me lâchant pas du regard. Je ne baisse pas les yeux, relevant ce défi du regard. Je ne suis peut être pas de leur monde mais j’ai du sang Irlandais et le caractère qui va avec. Un léger sourire se dessine sur ses lèvres. Henri paye, nous nous levons et nous sortons du restaurant. Dehors, un troisième homme nous attendait, plus jeune, il doit avoir une trentaine d’année et semble avoir un air de famille avec le plus vieux des deux. Justement, le plus vieux nous précède et nous nous éloignons de Falls road et repartons vers Andersontown.
Nous marchons en silence. Henri essaye bien d’en apprendre davantage mais il se fait remettre en place un peu rudement par celui qui a la quarantaine. Lorsque je dis rudement, c’est verbalement car aucun geste menaçant n’est effectué à notre encontre. Ils sont tous aux aguets de nos moindres gestes mais ne montrent aucune animosité à notre encontre. Ils sont juste rudes, rugueux, secs. Nous refaisons le chemin que nous avions suivi à l’aller Henri et moi. Nous nous retrouvons finalement devant le 55 d’Andersontown park. Le plus jeune entre, comme s’il était chez lui. Les deux autres nous font signe d’entrer à notre tour et nous suivent dans le hall un peu sombre. Je n’ai pas vraiment le temps de m’occuper de la décoration et les trois hommes nous conduisent dans une grande pièce en face, le salon, dans lequel ils nous font asseoir alors que derrière nous, des pas se font entendre dans l’escalier puis une femme d’une soixantaine d’année, cheveux au carré gris entre dans la pièce.
24 février 2007
Faire un geste
Bonjour à tous. Juste quelques mots pour dire ce que tout le monde dit actuellement mais c'est important. Il y a 5 ans, une femme s'est faite enlevée alors qu'elle rejoignait un village qui était en position délicate vis à vis d'une zone dans laquelle l'armée allait attaquer pour réduire les rebelles des FARC. Grosso modo, les FARC se sont élevés contre le pouvoir en place, pouvoir qui aurait pu changer avec justement l'élection d' Ingrid Betancourt. Les FARC avaient une zone démilitarisée comme "base " pour lancer leurs actions. Suite à une tentative de trop, le gouvernement a décidé d'annuler la démilitarisation de cette zone. C'est en allant soutenir par sa présence un village situé dans cette zone qu'Ingrid fut enlevée par les membres du FARC. Il y a donc 5 ans maintenant qu'elle est prisonnière. Et le pouvoir en place risque de gagner les élections et rien ne changera. Il faut absolument faire quelque chose. Alors pour ceux qui veulent en savoir plus, qui veulent essayer, un site: ici. Faites un geste.
23 février 2007
Le mystère de mon paternel (partie 11)
Direction Belfast Ouest à nouveau donc. Mais cette fois, nous allons couper. Nous descendons donc Great Victoria street jusqu’au quartier des universités. A cette heure, le quartier est relativement peu animé. Cela nous prend quand même un peu plus d’une demie heure pour descendre complètement la rue ainsi que University road puis nous nous rendons à l’évidence, pour aller jusqu’à Andersontown park, nous en aurons pour au moins deux heures à pied. Donc nous nous décidons à prendre un des Blacks Taxis. En 20 minutes, nous y sommes. Henri a demandé à être déposé la rue précédente. Nous nous retrouvons tels des détectives privés, à surveiller les rares passants et voitures que nous croisons. Nous remontons Andersontown park, passons devant le 55 et continuons pour nous poster à l’entrée d’un immeuble plus loin Nous attendons un peu puis finalement, décidons d’aller frapper à la porte d’Aileen qui habite un petit pavillon à deux étages dans ce quartier plus ou moins résidentiel.
Je frappe à la porte. Des pas. Le verrou qui tourne. La porte qui s’ouvre. Et là, je reste scotché. Devant moi, en lieu et place de la vieille dame que je pensais trouver, il y a … un ange. Enfin non, une demoiselle aux traits fins, aux yeux verts, à la longue chevelure auburn, à la peau claire et aux tâches de rousseur qui constellent son visage d’un charme presque enfantin alors que son regard trahis un âge bien plus proche du mien. Alors que je dois avoir la mâchoire qui se décroche, la bave qui coule et les yeux exorbités façon loup de Tex Avery, Henri vient à ma rescousse et demande si nous pouvions parler à Mme Aileen Connoly. L’ange répond d’une voix fluette qu’Aileen, sa voisine, était sortie il y avait près d’une heure. Reprenant mes esprits, alors qu’un léger sourire se dessine sur les lèvres de la demoiselle, je la remercie, lui demande de signaler à Aileen Connoly que Jack O’Connell est passé et que nous reviendrons demain. Puis, sans rien ajouter de plus, je fais demi tour, mi planant, mi furieux de m’être laissé démonter ainsi.
Nous décidons de faire un tour dans le quartier avant de reprendre notre poste. Nous allons donc faire un tour dans le quartier, remontant presque jusqu’au Felon Social Club. Nous allons manger au Glenowen Bar. Un petit restaurant qui propose une cuisine excellente (je vous recommande le Saumon grillé ou le Bœuf braisé à la Guiness, un régal) et dont la salle est à moitié pleine. Nous parlons beaucoup avec Henri. Il me chambre sur ma réaction vis-à-vis de la demoiselle, rageur, je réplique que je m’attendais davantage à trouver une vieille dame et que ce n’est que la surprise qui m’a bloqué. Malicieux, il acquiesce mais continue de me charrier tout en me disant qu’il me comprend, que la demoiselle en question est fort charmante. Puis, nous discutons de la marche à suivre pour la suite. Nous spéculons sur le pourquoi Aileen est sortie ainsi, bref, nous essayons d’y voir plus clair. Nous avons presque fini notre repas lorsque deux hommes ayant entre 40 et 50 ans entrent dans la salle et viennent s’asseoir à notre table.
22 février 2007
Le mystère de mon paternel (partie 10)
Le lendemain, je n’émerge pas trop tard, aux alentours de 8h30. Après un petit déjeuner copieux, je me prépare et retrouve Henri dans le hall de l’hôtel un peu avant 10h. Nous sortons et nous rendons sur Donnegal Square afin d’y trouver des cabines téléphoniques publiques. Le ciel est gris même si la pluie ne tombe plus. Nous prenons notre temps. Arrivés à Donnegal Square, nous nous asseyons sur un banc Le City Hall nous domine et sur notre droite, la Linen Hall Library. A 10h30, nous sommes devant la Linen Hall Library, dans une cabine publique. Mon cœur bat à 200 à l’heure. J’ai la voix mal assurée. Je tremble un peu. Je sors le papier et compose le numéro. Une sonnerie, deux, trois… Quelqu’un décroche.
« Bonjour, pourrais je parler à Aileen Connolly s’il vous plait ? » (J’ai du mal à parler, je dois me reprendre deux fois pour dire cette simple phrase. J’espère que la personne au bout du fil m’a compris).
« Oui, c’est moi. Que voulez-vous ? » (Une voix de personne d’un certain age, mais une voix assurée.)
« Et bien… J’aurais voulu vous parler de moi dans un premier temps. Je suis Français, enfin à moitié. Et à moitié Irlandais. Quelqu’un de votre famille est allé vivre en France il y a près de 20 ans et je suis né de son amour pour une française. Aujourd’hui, je veux connaître cette partie de moi, de ma famille qui est Irlandaise. » Enfin, voilà ce que j’aurais dû dire. J’avais préparé ma tirade, je m’étais préparé à la dire. Mais tout ce qui a pu sortir de ma bouche fut : « Je m’appelle Jack O’Connell. Je suis le fils de Liam. »
Au bout du fil, un blanc. J’attends, me maudissant de n’avoir pas pris davantage de temps pour dire tout cela. Maudissant mon manque de tact. L’angoisse de sa réponse monte alors qu’une goutte de sueur perle à mon front et qu’un frisson nerveux parcours mon dos. Puis après une ou peut être deux minutes de silence, sa réponse : « Vous devez faire erreur monsieur, je ne connais aucun Liam O’Connell ». Et la communication se coupe. Henri me regarde, voit ma pâleur. « Alors ? Qu’a-t-elle dit ? »
« Qu’elle ne connaît pas de Liam O’Connell ». Je refais tout de suite le numéro. Je ne peux accepter cette réponse. Personne ne décroche, évidemment.
Et là, un poids énorme pèse sur mes épaules. Tout cela pour ça ? Je n’accepte pas que cela se termine ainsi. Nous nous installons de nouveau sur un banc de Donnegal Square. Nous discutons longuement et nous finissons pas décider d’aller directement à celle adresse. Peut être que si cette femme me rencontre elle se décidera à me parler de mon père, peut être qu’elle sera plus ouverte avec moi en face, sans la distance du téléphone. Nous nous levons et prenons la direction de Belfast Ouest.
21 février 2007
le mystère de mon paternel (partie 9)
Je suis perdu dans mes pensées depuis une bonne dizaines de minutes lorsque Henri me donne un coup de coude. Le barman s’avance vers nous, deux pintes à la main. Il les pose sur notre table avec un grand sourire et nous dit dans un Français approximatif et très accentué : « Bienveniou in Belfast. Ici on aime le Français ». Je ne pourrais lui donner un âge. Il a bien un visage marqué mais les yeux rieurs donnent l’impression d’un gamin dans un corps d’adulte. Un peu comme Robin Williams. Deux yeux bleus qui me donnent l’impression de toujours être en mouvement, toujours en train de scruter au plus profond de mon âme lorsqu’il me fixe mais sans pour autant mettre mal à l’aise. Il possède le même t shirt noir avec le drapeau Irlandais que le videur, mais sur lui, on voit clairement les muscles dessinés.
Je sors de mon silence, le remercie dans mon anglais aux relents londoniens et la discussion s’engage, tranquillement. Il est aussi ouvert et accueillant que son regard est joueur et plaisant. Par contre, même s’il me met en confiance, lorsqu’ il demande ce que nous sommes venu faire dans le coin, je réponds qu’en plus de faire du tourisme, j’étudie l’histoire et que l’histoire du conflit Irlandais est quand même passionnante et sera sûrement un sujet de thèse plus tard. « This fucking war hurts so many people » me répond il de sa voix caverneuse. Son regard se perd alors dans la contemplation du mur derrière moi. Lorsqu’un groupe de cinq personnes arrivent et se dirigent vers l’escalier, il se lève et va les saluer. Il y a une femme d’une trentaine d’années et quatre hommes. Le plus jeune doit avoir à peine trois ou quatre ans de plus que moi. Ils disparaissent dans l’escalier et le barman reprend sa place.
L’heure tourne, nous sommes en début de soirée, le ciel s’assombrit, le ventre commence à réclamer son repas et le pub se remplit. Nous finissons notre deuxième pinte Henri et moi, disons au revoir au barman, le remercions encore. Je lui donne mon nom, mais celui de ma mère (je ne sais pas pourquoi) et je francise mon prénom : Jacques Fabre. Il me donne le sien : Bryan O’Toole. Nous nous serrons la main et il m’invite à revenir quand je veux tout le temps que je serais sur Belfast. Nous rentrons vers l’hôtel et nous arrêtons dans un petit restaurant : Peter’s Dinner Circle pour le repas avant d’aller nous coucher. Demain sera une grande journée. Me recherche va commencer et je vais parler à un membre de la famille de mon père. Enfin… Après tout ce temps d’attente, ça y est, j’y suis. La fatigue du voyage combat durant quelques heures l’impatience du lendemain avant de s’imposer et je m’endors finalement à une heure avancée de la nuit.
20 février 2007
le mystère de mon paternel (partie 8)
Le Felons Social Club. A l’entrée, une espèce de mastodonte rouquin vêtu d’un pantalon de toile et d’un t shirt portant sur le devant le Irish Flag. Cheveux courts, visage marqué, carré, un cou aussi épais que mes cuisses et des battoirs à la place des mains qui ne donnent pas envie de le contredire. Malgré mon accent anglais très Londonien, une fois lui avoir dit que nous sommes Français, il nous laisse entrer avec un grand sourire qui révèle deux dents cassées sûrement récoltées dans des rixes. Si lui a eu deux dents cassées, je n’ose imaginer ce qu’a eu son adversaire ni quelle force l’adversaire en question devait avoir pour casser deux dents à un gars comme lui. Le club se constitue de deux étages. Le rez-de-chaussée est accessible à tous mais l’étage est la partie privée du club.
Un court couloir mène à la grande salle principale contenant le bar principal qui prend toute la largeur de la pièce sur le côté droit, une estrade surélevée sert de scène pour les groupes qui veulent se produire. Elle est assez grande pour accueillir un groupe de rock avec le matériel ou même un groupe folklorique d’une douzaine de musiciens. Des piliers marquetés de bois vernis à la teinte caramel, de même que le bar et des alcôves donnent une ambiance feutrée et intimiste qui convient bien au léger brouhaha des conversations entrecoupées des bruits des pintes posées sur les tables ou aux comptoirs qui entourent les piliers. Une porte sur le côté de la scène mène vers une autre salle et sur la gauche, à l’opposé du bar, une autre issue dans le mur avec l’escalier menant à l’étage. Henri et moi nous installons vers la gauche justement. Henri va commander deux pintes de Guiness au bar. Il revient avec les boissons sombres.
C’est ma première Guiness et l’épaisseur de la mousse d’une part et du liquide d’autre part me perturbent quelque peu. La Guiness est un peu une institution là bas. Et elle n’a rien à voir avec la Guiness que l’on peut trouver en France, même à la pression dans les pubs. Là bas, ils disent que pour qu’une Guiness soit bonne, il faut que l’on puisse faire tenir sur sa mousse, sans qu’elle ne coule, une pièce d’un penny. On dit qu’il y a autant à manger qu’à boire dans cette bière. L’amertume du goût très tourbé vous prend à la gorge et ce goût reste longtemps après la dernière gorgée. J’aime cette bière. Elle est rude, râpeuse, amère comme les gens de ce pays, mais il n’y a rien de meilleur lorsqu’elle est bien fraîche.
L’ambiance est assez chaleureuse et Henri et moi nous laissons envahir par cette tranquillité. Les conversations sont nombreuses et autant elles avaient un peu cessées lors de notre entrée, autant maintenant, elles reprennent, comme si nous avions été acceptés au sein de cette communauté, nous, les deux étrangers, dès que nous avions commandé de la Guiness. Il n’y a que des hommes. Le barman ressemble à Mr Propre. Un crâne chauve, deux yeux bleus rieurs, un anneau à l’oreille gauche, des biceps marqués, ornés de tatouages. Le videur de l’entrée est venu dire quelques mots à son oreille. La radio est en gaélique et diffuse du rock Irlandais. Bref, nous sommes bien dans ce lieu. Un vrai plaisir après la pluie du dehors. Une douce torpeur s’empare alors de moi.
19 février 2007
Le mystère de mon paternel (partie 7)
Nous prenons donc à gauche en haut de College Square, sur Divis Street et la remontons jusqu’à Falls road. Il faut savoir que le quartier ouest de Belfast est historiquement le quartier pauvre, à forte tendance Catholique et donc républicain. Les bords des trottoirs sont donc peints aux couleurs vert, blanc et orange du drapeau Irlandais tandis que le quartier est, avec les docks, le port, est le quartier des Nationalistes et du coup, les bordures des trottoirs sont peintes en bleu, blanc et rouge (n’y voyez aucune référence chauviniste à notre cher pays, car ces trois couleurs sont aussi sur l’Union Jack). Falls road, c’est un peu ce qui représente le plus le côté républicain de Belfast. D’ailleurs, les fresques murales sont là pour vous rappeler tout cela et pour commencer, la principale et première qui est repeinte régulièrement : le Bobby Sands Mural. Peint pour commémorer la mort par grève de la faim de Bobby Sands alors qu’il était en prison.
Alors que nous remontons Falls road, avec ses Murals disséminés, et parsemés sur les murs des rues perpendiculaires, je me rends davantage compte à quel point cela fait partie des gens et de la ville. Ils ne sont pas forcément nombreux ceux qui sont actifs mais pourtant, comme je l’ai déjà dit, chacun a un ami, un membre de la famille qui a été touché, blessé ou qui est mort dans ce conflit. Ce conflit fait partie de la ville, de leur vie. Ces fresques murales sont à la fois des offrandes à leur passé, mais aussi à des choses qui les touchent, un peu comme celles de New York ou de San Francisco et qui se sont répandues ensuite partout dans le monde. Ce sont aussi des messages, des cris lâchés à la face du monde. Ces fresques sont les tatouages de la ville. Elles la marquent comme autant de cicatrices, profondément.
Nous faisons un grand tour, malgré la pluie qui tombe à un rythme soutenu. Sans nous enfoncer complètement dans le quartier ouest, nous remontons totalement Falls road. Puis nous la redescendons tout en parlant. Nous mettons au point la journée de demain. Henri et moi sommes tombés d’accord pour appeler le numéro depuis l’hôtel pour un premier contact. En espérant que ma grande tante aura donc des informations et qu’elle voudra bien me les donner. Après tout, le même sang rougis nos veines. Au retour, alors que nous marchons depuis près de deux heures, nous allons au Felons Social Club, un pub typiquement républicain dont le service d’ordre arbore le drapeau Irlandais sur la poitrine. C’est, nous l’apprendrons plus tard, l’un des quartiers généraux des pros républicains et sympathisants de l’IRA.
16 février 2007
Le mystère de mon paternel (partie 6)
Nous montons nos affaires dans nos chambres respectives. Les chambres sont assez grandes mais spartiates. Il pleut toujours mais le ciel a décidé de calmer un peu ses ardeurs. Depuis la fenêtre de ma chambre, je vois les dômes verts du City Hall qui se découpent sur le ciel gris. Une fois mes affaires posées, je m’assois sur le lit. Ca y est, j’y suis. Je suis au point de départ de mes recherches. Je sens comme une énergie sourde qui s’éveille dans tout mon corps, besoin d’agir maintenant que je suis là. Je suis resté trop longtemps dans l’ignorance, trop longtemps dans l’attente. Maintenant, je vais pouvoir bouger et aller à la pêche aux renseignements. Je respire fort, comme si je voulais que les odeurs me donnent des informations. J’ai vraiment envie, non, besoin de bouger, d’avoir des réponses, et en même temps, j’appréhende ces réponses.
Et si je n’arrivais à rien, si je ne trouvais plus aucune trace, plus rien. J’aurais fait tout cela pour rien. Si jamais la loi du silence était trop forte, si, blessés dans leur chair ainsi que dans leur intégrité morale, les habitants de cette ville ne veulent pas me parler ? Après tout, qui suis-je pour eux ? Un étranger qui ne sait rien de ce qu’il s’est passé ou même de ce qu’il se passe encore, quelqu’un qui ne sait que ce que les livres et les journaux de France ont dit. Je ne sais même pas si les journaux ici en disaient davantage. Je ne sais… rien. Cette vérité me saute aux yeux. Je suis parti sur un coup de tête, sur un caprice de gosse. Je ne sais rien de cette vie qu’ils ont mené ici, rien de ces combats profondément inscrit dans leur être. Tout ce que je sais c’est que mon père est passé ici et qu’il a une tante qui habite encore ici. Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien comme disait Gabin. La force de cette vérité m’assomme presque sur le coup. Je partais tel un chevalier, ivre d’envie, de découverte, de reconnaissance, mais s’il le faut, je cours après un fantôme. S’il le faut, le Graal que je cherche restera dans l’ombre entouré de ses mystères. Je me retrouve presque anéanti par mes doutes à cet instant. Immobile, assis, comme un zombie. Alors je me lève, et au moment où mes muscles fonctionnent à nouveau, une nouvelle résolution vient s’emparer de mon âme, grandit en moi et me réconforte. Pour l’instant, je ne sais rien. Ce pour l’instant est mon rocher sur lequel je m’accroche pour ne pas abandonner. Et puis au moins, j’aurais essayé. Alors que si j’étais resté en France, j’aurais eu des remords, des regrets. Là, je suis ici. Je peux faire quelque chose. Lorsque je me penche sur le lavabo pour me passer de l’eau sur le visage, le miroir me renvoi l’image de ma nouvelle détermination. Je regarde ma montre. Cela fait plus d’une demi-heure que je suis dans ma chambre. Henri doit m’attendre. Je sors de ma chambre et lorsque je tourne la clef dans la serrure, je suis de nouveau Jack O’Connell, demi Irlandais par son père, à la recherche de celui-ci.
Je rejoins Henri dans l’entrée de l’hôtel et nous partons pour aller faire un tour dans la ville. Nous avons décidé de ne pas commencer nos recherches aujourd’hui mais de profiter du reste de la journée afin de visiter un peu et de nous immerger dans la ville et son ambiance. En sortant de l’hôtel, nous passons devant un pub, le Robinson’s qui sera notre point de chute pour ce soir. Nous passons devant le Grand Opera House et remontons vers le nord. A notre droite, le City Hall a des allures de sentinelle. Heureusement qu’Henri a pris un parapluie car nous serions trempés sinon. Nous longeons ensuite le College Square. Lorsqu’Henri me demande où je veux aller, je suis irrémédiablement attiré par le quartier républicain et naturellement, je prends vers la gauche.

